Tranche de Miaougraphie, parfumé de deuil en cours
Ça faisait un moment que je n’avais pas partagé un brin de sagesse féline. Avec le recul, je me rends compte que je continue d’apprendre de mon Clément, même des mois après sa mort. Il y a des leçons qu’il nous enseignait au quotidien et dont nous ne percevions pas toujours la teneur, par exemple, par les fouilles qu’il se prenait fréquemment.

Il était une fois un novembre quand Clément était encore tout petit, il roulait sur son dos sur le lit et puis… J’aimerais me rappeler s’il avait fini par tomber du lit suivant la prise de cette photo, mais je ne me souviens pas. Il n’était pas tant sur le bord du gouffre comparé à d’autres fois qui ont suivi. Nous aurions sans doute pu filmer une tonne de vidéos tragicomiques de Clément tombant, perdant l’équilibre, glissant inexorablement en direction du sol. Toutefois, nous étions, mon conjoint et moi, plus occupés, entre deux rires, à tenter de le rattraper ou à s’inquiéter si nous étions trop éloignés de lui qu’à songer à capturer le moment. De plus, nous ne voyions pas venir ses chutes la plupart du temps. Notre vieux chaton avait, même tout jeunot, peu d’équilibre et une certaine difficulté à évaluer ses distances ou ses profondeurs, je ne pourrais dire précisément. Ainsi, des fouilles, des chutes, des plongeons, des glissades, des éboulements, des culbutes incontrôlées, il en a connu.
Clément qui tentait de grimper sur le rebord de la fenêtre, mais l’objet qu’il utilisait comme banc était un peu trop éloigné et il se trouvait alors à peine agrippé de ses griffes au rebord, les pattes arrières étirées, touchant à peine le calorifère ou le sol.
Clément qui prenait son élan pour grimper sur le lit et bondissait, sauf que son élan était insuffisant, et il redescendait aussi vite, avec force, vers le plancher.
Clément qui descendait de la fenêtre où il avait passé quelques moments de repos-guet, sous-estimant la pile pêle-mêle qui trônait sur le bac sous lui et perdait pied aussitôt qu’il l’y avait posé. Si possible, renversant mon ordinateur portable au passage…
Clément qui dormait sur le lit à mes pieds, trop près du bord et qui, roulant ou poussé par mégarde par moi ou mon conjoint, plongeait au sol pour un brutal réveil.
Clément qui en avait assez d’être dans les bras d’un de ses humains et remuant, parvenait à se libérer, tout en ne réussissant pas du tout son atterrissage.
Clément qui se nettoyait sur son pouf royal, le corps à moitié suspendu dans le vide, et qui tombait à la renverse suivant un coup de langue trop vigoureux.
Clément qui sautait sur la table plus ou moins dégagée et perdait pied immédiatemment ou un peu après parce qu’un napperon, un journal, une pile de papiers l’avait fait glisser.
Voilà qu’un bref aperçu des cascades involontaires que notre coquin de rouquin exécutait sur une base régulière. La plupart de ses chutes était plutôt douces et de peu de hauteur, mais il y en a eu des conséquentes, dont près de sa fenêtre préférée. Sous celle-ci, il y a un calorifère et entre les meubles et le bac à proximité, il s’empêtrait souvent dans les obstacles en tombant, ce qui causait de rudes culbutes parfois. Également, celles du lit, surtout dans ses deux dernières années de vie, avaient commencé à m’inquiéter puisque le lit est assez haut. Nous avons une base de lit requérant un sommier en plus d’un matelas, c’est un peu plus d’un mètre de haut… puis, quand il tombait en dormant, il était moins à même de réagir pour adoucir l’atterrissage, tout empesé de sommeil qu’il était. Si nous trouvions les plonges de Clément assez hilarantes quand il était bébé, plus il vieillissait et plus nous étions conscients qu’il n’était plus aussi élastique et aussi solide que dans sa jeunesse. En fait, nous en étions à songer l’hiver passé à installer une sorte de marche pour faciliter ses montées et ses descentes dans le lit…
Douces, drôles, inquiétantes, effrayantes, qu’importe le type de chute que Clément éprouvait, il y avait une chose qui ne changeait jamais, il s’en relevait toujours. Parfois lentement et avec un peu de difficulté, si bébé chat était bien secoué par sa chute, plus souvent qu’autrement, il se reprennait comme si de rien n’était. Il se relevait et marchait pour s’en remettre. En anglais, il y a une expression très juste pour décrire sa réaction habituelle, to walk it off, signifiant de marcher pour se sentir mieux, marcher pour passer à autre chose. Peu importe la chute, Clément s’en relevait. Pas toujours avec la même facilité, et quelques fois, il ne se réessayait pas ou ne se réinstallait pas au même endroit avant qu’un peu de temps se soit écoulé, néanmoins il s’en relevait.

Je trouve qu’il y a une belle leçon là-dessous. Les chutes arrivent dans la vie, on ne peut pas les éviter constamment, mais on peut choisir comment se relever. Toutes les chutes ne sont pas physiques, d’alleurs, en écrivant sur les chutes de Clément, je ne peux m’empêcher de faire le parallèle avec le deuil, qu’on peut concevoir comme une descente émotionnelle, au moins dans les premiers temps. Aussi, se relever n’équivaut pas à se remettre debout et marcher. Se relever ici représente plutôt savoir reprendre le cours des choses, ne pas se laisser abattre par la descente. Se relever ne signifie pas non plus qu’on ne tombera pas à nouveau au même endroit, pour la même raison, qu’on ne se retrouvera pas à nouveau dans le même état plus tard, mais cette réalisation ne doit pas empêcher de se relever. Qui plus est, se relever ne veut pas toujours dire de le faire seul. Nombre de fois, mon conjoint ou moi avons saisi Clément en vol ou en chute libre, ou nous l’avons aidé à se remettre sur patte après son atterrissage raté. Quand il tombait du lit au milieu de la nuit, je le soulevais du sol pour le déposer sur le lit, loin du bord, le rassurant par moult caresses et câlins.
Quand je repense à tous ces épisodes gravitationnels, je me dis qu’un chat, c’est une leçon au quotidien sur la persévérance et la détermination servie avec une note nonchalante propre au caractère félin. Puis, en rédigeant ce petit billet les relatant, je me rends compte qu’il y a une autre leçon à retenir de ces événements, en tant que personne assistant à la débarque d’un autre être, même si on ne peut pas toujours amortir leur chute, on peut tout de même leur tendre la main pour les aider à se relever. Qu’en dites-vous ?
Enfin, petite note pour terminer la leçon d’aujourd’hui, j’ai usé d’une expression au début qui ne sera peut-être pas familière à vous tou-tes, (se) prendre une fouille. C’est une expression très commune au Québec pour décrire une sacrée débarque ou l’action de tomber, autrement dit.




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